
Entre Ciel et Terre…
Par Guy SAHRI.
Présentation David SALUCCI©
Entre deux stages sur notre planète bleue, entre deux rives, entre ciel et terre vers un espace qu’il tente de partager, Christian Tissier éblouit constamment par de folles envolées et trajectoires latentes ses prestations en Aikidō, en envoyant chaque pratiquant devant une faille dans sa propre pratique le temps d'un tour de tatamis à la trompeuse indolence. 7ème Dan, Expert Fédéral à la Fédération Française d'Aïkido, Aïkibudo et Affinitaires – FFAAA et Expert Mondial reconnu et très apprécié par ses pairs, il a pratiqué avec tous les maîtres de l'Aïkikaï et principalement avec le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, le troisième fils de Ô Senseï Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aikidō. Mais aussi avec Senseï Seigo Yamagushi, figure emblématique dont il deviendra le disciple préféré, Senseï Mitsugi Saotome qui est bien connu aux États-Unis en tant que fondateur de l’Aikidō Schools of Ueshiba et le très vénéré Senseï Kisaburo Osawa, Directeur Technique de l'Aïkikaï de Tokyo au Japon. Certes d’un certain point de vue les pratiques culturelles et sportives se présentent comme un excellent laboratoire de recherche de ce brassage des cultures dont il importe de saisir les formes émergentes et leurs significations, sans pour autant être aveugle aux distinctions ou aux différenciations dont elles permettent les expressions. Mais saisir le corps et son essence dans ses axes pluriels permet de questionner d'un point de vue anthropologique les relations entre les cultures dans des dimensions identitaires, idéologiques et politiques. L’Aikidō occupe une place toute particulière et représente une réponse « intelligente » à la violence, une résolution de la violence…
Pourtant la « libération » par l’Aikidō, cette expérience fondamentale, passe par un « éveil » à des règles strictes. Cela peut sembler paradoxal et n’aurait pas manqué d’être dénoncé comme des attaques à la liberté individuelle par les philosophes du soupçon, les philosophes des enjeux du pouvoir! Dans l’Aikidō, ce contenu propositionnel produit conjointement l’est par les corps. C’est la résolution du conflit, un échange qui n’appartient par forcément aux pratiquants mais qui est constitué par ce dialogue créé à partir d’une rencontre improbable « l’un attaquant l’autre » et vice-versa....
Comme le dit si bien, Christian Tissier, c’est « la rencontre de l’autre, celui qui m’est différent, mais celui avec qui, contre toute attente, j’ai pu construire un dialogisme fort, et dans une perspective absolue: un dialogue. Ma réponse à l’attaque de l’autre, je ne la connaissais pas avant qu’il initie son geste. Nous créons à deux un autre geste qui n’est ni de moi seul, ni de l’autre seul, mais un produit conjoint de notre rencontre »…
Avec authencité et au-delà du simple Art, essence pure de la pratique, je redécouvre à travers un échange au cours d’une simple matinée ensoleillé à Paris l’histoire d’un moment où le temps me semble à nouveau s’arrêter et où j’écoute un Christian Tissier animé par une non violence et un calme qui veut dans une démarche de paix transformer le conflit, notre conflit, notre bataille intérieur, notre propre réflexion sur l’existence, notre éveil, afin de le résoudre sans répondre par la violence, non pas le supprimer mais l’accepter...
Guy Sahri: A bien des égards 1968 a-t’elle été une grande Année pour vous? Pourquoi?
Christian Tissier:
En 1968, à bien des égards je dirais que j'étais lycéen dans le Quartier Latin au Lycée Lavoisier à Paris. J’étais relativement jeune et pas spécialement motivé. A l’époque, compte tenu des problèmes de Société, c’était un peu chaud ce qui m’obligeait à rester et à m’entraîner avec Monsieur Jacques de Perreti dans le 14ème arrondissement. Les phases d’entraînement étaient très difficiles. Je ne sais pas trop pourquoi mais il y avait quelque chose dans l’air et c’est vrai que l’année 1968 a été importante pour moi car c’est l’année où j’ai pris la décision de partir au Japon. C’est également l’année où j’étais en première et où j’ai passé mon baccalauréat en candidat libre. Ce qui m'intéressait dans tout cela c'est le fait de partir loin. Je voulais partir 6 mois. A l’époque, comme c’était aussi le cas pour beaucoup de gamins, mes parents ne roulaient pas sur l’or. Je travaillais donc, à droite, à gauche, surtout des jobs d'été principalement aux « Halles » dans le 1er arrondissement de Paris, ce qui m'a permis de faire des économies et, plus tard de prendre le transsibérien. On ne sen rend pas compte maintenant mais à l’époque c’était impensable de prendre l’avion pour arriver à Tokyo, c’est fou quand j’y pense!
« Ce ne sont pas les mêmes attitudes… »
Guy Sahri: Pensez vous qu’il soit indispensable d’aller étudier dans un pays pour s’imprégner de sa culture?
Christian Tissier:
Je pense que l’on peut tout à fait étudier à travers les livres, les documentaires, internet, et aussi au cours de discussions avec des personnes de votre propre pays, un échange de culture. Mais c'est évident que les informations seront toujours filtrées. La façon dont on vit dans un pays, dont on communique avec ses habitants, la façon dont on doit se comporter, ne peut s’apprendre que dans le pays lui-même. Donc je pense qu’il faut vraiment connaître un pays autrement que par l'aspect intellectuel. C’est très important d’y vivre pour sentir les choses et voir le monde différemment. On n’arrive pas là par hasard tout de même! Évidemment, si on peut y rester quelque temps pour voir la manière dont les gens se comportent, leur façon de s’exprimer, même sur le plan physiologique, remarquer leurs attitudes, apprendre leurs coutumes, cela reste toujours quelque chose d’extraordinaire. Par exemple je parts en Italie, peu à peu je ressentirai et aurai une attitude italienne. Au Japon je n'ai ni la même gestuelle, ni les mêmes attitudes qu’en France où mon comportement diffère, c’est normal! En Asie il existe tout un ensemble de codes, tout un ensemble de relations avec les gens qui ne peuvent se comprendre que si l’on habite là-bas et que l’on s’imprègne de leur culture. Cela peut paraître étrange mais l’expérience que j’ai vécue en Asie est différente de celle vécue dans tous les pays que j’ai eu l’occasion de parcourir autour de la planète, c’est très particulier à l’Asie…
Guy Sahri: Pensez-vous que cela peut-être aussi une question de comportement?
Christian Tissier:
Ah oui complètement! Ce n'est pas le même. Il y a toujours un sens, un sens moral qui est commun à toutes les civilisations. Mais la façon dont il se manifeste est très différente.
« On reste pour enfin se dire… »
Guy Sahri: Pourquoi finalement être resté autant d’années au Japon? Qu’attendiez-vous de ce long séjour et que vous a-t’il apporté au final?
Christian Tissier:
Au départ je ne pensais pas rester aussi longtemps. Quand je suis parti j’avais 18 ans, j’étais 2ème Dan. A cet âge-là on ne se dit qu’on va rester des années, on pense qu’on va rester 6 mois, même si l’on est le champion des champions. Mais évidemment cela ne s’est pas passé comme ça et au bout de 6 mois je n'avais aucun billet de retour, c'était un peu difficile pour revenir. Puis 8 mois passent, 1 an, alors on s’installe, on trouve de l'intérêt à une certaine pratique et dans la finalité on reste pour enfin se dire: « Avec le niveau que j'ai maintenant est-ce que c'est intéressant de rester encore, de donner des cours, de m'installer complètement ou n’ais-je pas intérêt à rentrer un peu à la maison et voir ce que cela donne! »…
Guy Sahri: Est-ce que cela vous a semblé difficile de vous accoutumer au Pays?
Christian Tissier:
(Sourires) Franchement... Rien n'a été difficile, je pense que cela doit être dû à l'apanage de la jeunesse. Si j'avais voulu partir vers 25 ou 30 ans je crois que je me serais dit « tiens plus d'argent, il faut que je prévois ce qui va se passer et ceci et cela ». Quand on a 18 ans on part comme ça puis les choses se font très naturellement…
Guy Sahri: Et si vous partiez maintenant en 2009?
Christian Tissier
(Sourire) Je pense qu'il n'y aurait pas une grande nécessité maintenant à partir au Japon pour les Arts Martiaux. C'est intéressant d'y aller parce que découvrir une culture c'est toujours bon. Il y a toujours un très bon niveau de pratique. Mais, en Occident, le niveau est totalement équivalent. Les temps ont changé, l'époque n'est plus la même. Le Japon faisait rêver en 1968. Tous mes amis qui voulaient un petit peu d'aventure, soit partaient à Katmandou au Népal, soit partaient dans le Mato Grosso do Sul, au Brésil. C'étaient les premiers voyages, les premières aventures, le premier charter, la découverte de l'inconnu, quelque chose de fantastique mais, faire des voyages aussi grands, cela restait quand même impensable!
« Je pensais toujours que je les comprenais… »

Guy Sahri: Véhiculer la culture Japonaise à travers votre pratique de L’Aikidō cela vous a-t’il permis de mieux vous sentir accepté?
Christian Tissier:
Je dirais que j'ai un statut particulier dans le domaine de l’Aikidō et par rapport aux autres occidentaux, sans vouloir blesser qui que ce soit! Les Japonais me considèrent comme quelqu'un qui les comprends. Moi, je pensais toujours que je les comprenais, je pensais aussi que mes amis les comprenaient également, mais à chaque fois ils me disaient: « Christian ce n'est pas pareil toi, tu nous comprends vraiment! »…
Guy Sahri: Ce n’était pas plutôt une question de « feeling »?
Christian Tissier:
Je pense que c’était plus une question de comportement. Je parle couramment le japonais. Etant arrivé là-bas jeune, j'ai acquis les comportements que l'on doit avoir dans certaines circonstances, différents de ceux que l’on a en France, en Europe, en Occident et même peut-être que l’on aurait aux États-Unis. Présenté comme cela c'est peut-être une question de feeling, oui. Quelque part je comprends leurs codes puisque en fait le Japon fonctionne ainsi…
Guy Sahri: Vis-à-vis des anciens comment cela se passait-il?
Christian Tissier:
Alors ça c'est encore autre chose! La position, je l'ai acquise par la suite. Quand j'avais 25 ans j'avais une certaine position dans le Dojo comme toute personne qui s'entraîne, mais en ce qui concerne les relations en particulier avec les anciens et les maîtres que j'avais, certainement j'avais la bonne attitude qui n'était pas du tout une attitude d'Occidental. Ça non, je ne pouvais absolument pas me le permettre, tu vois ce que je veux dire, mais sans pour autant être aussi un Occidental qui se plie totalement aux règles. C'était quelque chose de très naturel. Je vais me répéter peut-être encore une fois mais quand on a 18 ans c'est une seconde naissance, un second apprentissage. J'ai quand même passé ma jeunesse au Japon. Je me suis senti plus étranger quand je suis rentré en France que lorsque je vivais au Japon. Je n’avais pas du tout les mêmes codes et les mêmes repères…
« Pour eux on ne salue pas une image… »
Guy Sahri: Attachez vous une importance sur la différence culturelle en particulier et celle que vous véhiculer par L’Aikidō lors de vos nombreux déplacements dans le monde entier?
Christian Tissier:
Très franchement oui. Je sens cette différence culturelle. Si on arrive en Afrique du Nord, dans le Maghreb, il y a une culture, une différence énorme ne serait-ce que dans le salut, le « Seiza ». Dans la culture traditionnelle japonaise, une position assise très proche du « Seiza », le « Kiza » est utilisée dans le domaine martial. Mais dans les pays musulmans c’est différent. La moitié ne le font pas. Tout cela parce que, pour eux, on ne salue pas une image. Par exemple, récemment je suis partie en Israël et là ce fut encore différent. Certes, il y a des personnes qui ne sont pas très religieuses mais qui acceptent les règles de l’Aikidō. Mais dans les pays musulmans ces différent. Même entre eux ils ne se saluent pas complètement lors des échanges de travail aussi incroyable que cela puisse paraître...
Guy Sahri: Si par exemple un japonais va au Moyen-Orient?
Christian Tissier:
Ils ne feront pas plus d'efforts… Pour un Occidental si on ne salue pas une image c'est que l'on ne salue pas une image, pour eux ou pour n'importe qui! Alors évidemment, il y a cet aspect-là, nous Occidentaux nous passeront outre. Mais s'ils sont obligés d'aller au Japon c’est clair qu’ils devront se plier aux règles du pays parce que les règles sont différentes. Je sais que des personnes musulmanes sont allées au Japon, je ne sais pas ce qui s'est passé je n'ai pas eu d'écho. Très franchement je ne sais pas... Ceux que j'ai rencontrés au Japon n’étaient peut-être pas suffisamment religieux pour se sentir obligés de se plier aux règles musulmanes, ça c'est ma propre opinion. Les Japonais sont très pointilleux sur le code. Comme je te disais auparavant ce qui régit le Japon, c'est le code. Toutes les relations sociales sont régies par des codes par des attitudes par une hiérarchie, une manière de se comporter qui peut nous paraître complètement aberrante. Même en leur expliquant, ils ne comprennent pas notre manière d’être; à tel point que lorsqu’ils viennent chez nous ou dans les pays du Moyen-Orient ce qui va primer ceux sont leurs codes. Ceux sont leurs codes en fait, qui vont régler leur comportement...
« Il y a eu des conflits… »
Guy Sahri: Cela ne risque-t-il pas de créer des problèmes?
Christian Tissier:
Ce que je sais dans le domaine des Arts Martiaux, c’est qu’il y a eu des conflits! Surtout avec des Africains, un certain racisme était là. Le Japonais est une personne très droite. Le Japon c'est le Japon! Ils sont avant tout Japonais. On pourrait dire d'un certain point de vue que les Japonais sont nationalistes. Chacun défend sa culture son patrimoine, ils sont japonais avant tout. Pour eux le Japon est l'origine du monde. Le mot « Nihon », l'origine du soleil, le pays du Soleil-Levant c’est quelque chose qu’ils défendent absolument. Oui, d’un certain côté, il faut vivre là-bas pour les comprendre…
« L’Aïkikaï c’est beaucoup occidentalisé… »
Guy Sahri: A votre avis, actuellement « l’esprit » de l’Aïkikaï est il resté le même que celui de vos débuts?
Christian Tissier:
Il y a eu une évolution, quand je suis arrivé là-bas. Il n'y avait pas d’étranger ou vraiment très, très peu. En fait, nous n’étions que deux petits français à l’Aïkikaï. Un ami, Jean-François Perrin, ceinture blanche, qui venait d'arriver là-bas et moi-même. Cela fait un peu peur quand on y pense…
Bon, c'est vrai que j'étais 2ème Dan mais je n’étais vraiment pas bon! En fait, j'ai eu comme premier professeur Monsieur Jean-Claude Tavernier et par la suite Monsieur Masahilo Nakazono, 8ème Dan de l’Aïkikaï de Tokyo. Il avait participé à la formation de 40 000 étudiants européens en Aikidō et il enseigna également le « Kototama » à un très petit nombre de disciples français, à Paris, jusqu'en 1972, année de son départ pour les Etats-Unis. Je me rappelle juste qu’il avait un charisme hors du commun. Monsieur Masahilo Nakazono avait étudié de nombreux Arts Martiaux y compris le Judo et le Karaté. Je ne pense pas qu’il pratiquait l’Aikidō depuis très longtemps, mais il semble qu’Ô Senseï avait confiance en lui et peut-être en son aptitude à entretenir les relations humaines. Monsieur Masahilo Nakazono fut un très bon ambassadeur de l’Aikidō. Mais à l’époque c'était vraiment le balbutiement de l’Aikidō, contrairement au Karaté et au Judo qui étaient déjà bien implantés en France et en Europe. Le plus important c'est qu'il n'y avait pas beaucoup de pratiquants d'Aikidō et, de plus, c’étaient d’anciens Judokas. A cette époque, il existait, dans l’Aikidō, une attitude, un comportement de judoka. Quand je suis arrivé là-bas c'était différent au niveau technique et au niveau de l’étiquette. L’Aïkikaï c’est beaucoup occidentalisé depuis, beaucoup d'Américains d'Européens, de personnes du monde entier, mais le fondement des cours est toujours le même. Je dirais que la sensation est très différente maintenant de celle qu’elle était en 1968. Pour moi, quand je suis arrivé au Japon, tout jeune gamin, un 6ème Dan, même un 5ème, ou un 4ème qui avaient 30 ans, étaient des anciens. Maintenant évidemment si je vais là-bas, j'ai 58 ans, 7ème Dan, quand je rencontre un 6ème Dan qui a une certaine audience, je le perçois comme un disciple. Je n'ai peut-être pas les bons repères. Certainement un jeune qui a 18 ans et qui arrive au Japon et découvre l’Aikidō, face à des « hauts gradés », pour lui, quelque part, le côté « grand maître » restera. En fait ils n’ont pas la connaissance. Il existe une échelle de valeurs, mon échelle de valeurs à changée avec le temps et je dirais que sur le plan de la pratique c’est valable dans toutes les disciplines au Japon. Hier l’aspect martial d’après guerre était très important, aujourd’hui son importance est moindre. 1968 était une autre époque. C'était l'après-guerre au Japon. Les Japonais commençaient à peine à s'en sortir économiquement, c'était un autre monde pour eux. Même si la présence américaine était très forte au Japon, les personnes qui pratiquaient les Arts Martiaux étaient considérées comme des Samouraïs. C'était une sensation très forte et étrange à la fois. Cela a complètement changé depuis... Quand j'étais à l’Aïkikaï, j’allais quand même voir mes amis au Karaté mais ce n'était pas toujours aussi évident. Mes relations avec eux restaient délicates.
« Il y avait une atmosphère particulière… »
Guy Sahri: Ô Senseï Morihei Ueshiba décédé en 1968. Auriez-vous aimé le rencontrer pour pouvoir encore mieux comprendre sa démarche spirituelle?
Christian Tissier:
(Sourire) J’y ai souvent pensé... En fait quand je suis arrivé au Japon il venait tout juste de décéder. Je n'ai donc pas eu la chance de le connaître, ni de le voir. Il était trop loin de moi quelque part. C'était une légende! C’était l’Aikidō, l'essence même de l’Aikidō. C'est quand même grâce à lui que cette discipline existe. C'est une discipline qui est devenu aussi mentale parce qu’il y avait quelque chose au bout. Nous lui en sommes tous très reconnaissants. Mais bon, si j’étais arrivé deux ans plus tôt, avant son décès en 1968, j'aurais vu une personne âgée de 86 ans, je n'aurais peut-être pas reconnu ce que je recherchais, ce que je voulais vraiment. J’aurais certainement été complètement ébahi! C'est évident que toutes les personnes qui l'ont rencontré étaient complètement époustouflées, impressionnées par cette personne. Mais quand je regarde les vidéos il y a des choses que je vois et des choses que je ne vois pas. Il y a des choses que je comprends et des choses que je ne comprends pas. Je ne me reconnais pas dans cette démarche parce qu’Ô Senseï Morihei Ueshiba était une personne extraordinaire au-delà de la technique. A l’heure actuelle je me sens encore comme un technicien. Ce n'est pas Ô Senseï qui a systématisé les codes techniques, c'était son fils, le Doshu. C'était son fils qui a dit voilà: « il y aura des mouvements positifs, des mouvements négatifs pour que le patrimoine se prolonge. Il faut fixer des règles »… un peu comme en Kata dans le Karaté. Je suis de cette école-là et je suis totalement reconnaissant même si j'ai eu des Senseï qui étaient totalement imprégnés par Ô Senseï. C'était quelque chose d'extraordinaire! Je pense que s’ils ne l'avaient pas connu ils n’auraient peut-être pas pratiqué l’Aikidō, peut-être auraient-ils fait autre chose! Il y avait donc certainement une atmosphère particulière qui m'échappe totalement…
Guy Sahri: Maintenant avec un certain recul sur la pratique et vous-même, pensez-vous être digne de poursuivre son enseignement, d’adapter votre parcours et de le mettre au service de ceux qui en ont le plus besoin?
Christian Tissier:
(Sourire) Digne de son enseignement? Je ne l’ai jamais reçu… J'ai plutôt reçu l'enseignement de son fils, le Doshu, Kisshomaru Ueshiba, celui de Senseï Seigo Yamagushi qui était également l’élève direct de Ô Senseï. En fait ce que j'ai appris avec eux c'est un peu plus que la technique. J'ai appris aussi les principes, c'est-à-dire ce qui m'a permis de me libérer de la tutelle technique vis-à-vis d'eux-mêmes en particulier, ça m'a permis aussi de reprendre à mon compte l'enseignement que j'ai reçu, d’être libéré... Cette liberté me permet, quand je vais enseigner quelque chose, quand je vais faire un stage, de développer des techniques, d'avoir des sensations différentes avec quelque chose qui est construit par moi-même plutôt qu’un acquis sans essence. La filiation bien évidemment m’est très claire. Toutefois, je ne suis pas certain qu'on puisse reconnaître dans ma technique, la technique d'un de mes maîtres. J'ai ma propre approche de la pratique. La rigueur technique, la distance, la vision, la réussite et la conduite du partenaire, la notion de communion tout cela oui, c’est identique. Mais sur l'expression elle-même, son sens profond, cela diffère beaucoup. Cela évolue où cela n'évolue pas. Là c'est un autre problème…
« Ce sont les principes qui sont importants… »
Guy Sahri: En Karaté il y a des styles, des écoles. Y a t’il des courants voire des styles d’Aikidō?
Christian Tissier:
Il y a des styles qui sont très marqués et qui pourtant viennent de la même source, la même école forcément mais il y a des styles qui se veulent en tant que tels, c'est-à-dire qu'ils veulent être un style particulier, une école particulière. Je ne pense pas que c'est pour se démarquer de l'Aikidō lui-même. Ce n'est pas pour dire que c'est « nous » qui détenons la vérité nous sommes différents de vous parce que nous pratiquons ainsi, cela on ne peut pas le changer, ce sera toujours comme ça. Je n'ai pas cette conception-là. Il faut que cela change et, comme disait si bien Ô Senseï Gichin Funakoshi, ce sont les principes qui sont importants! C’est beaucoup pour nous pratiquants mais ce n'est pas grand-chose pour le commun des mortels...
Il en est de même pour le Judo, le Karaté et pour les autres Arts Martiaux en général. Ce qui est important c’est l'éducation que l'on peut s’apporter à soi-même et aux autres en créant une place à travers la pratique. Certainement il y en a qui enseignent des pratiques, des styles qui peuvent être plus fermés que d'autres et ils ont peut-être leurs raisons pour le faire mais est-ce que leur système d'éducation est le même pour finalement déboucher sur quelque chose de fermé ou quelque chose d'ouvert. C’est une question qui, tout en restant fondamentale, est difficile et délicate à soutenir. Si l’on est détenteur de la vérité et qu'en même temps on est fermé, qu'on ne veut strictement rien changer par rapport aux autres avec un système d'éducation que l'on met en place, sans même regarder les autres, on risque de développer finalement des personnes complètement hermétiques voire « obtuses ». C'est très important parce que sans l’apport de l'autre on risque d'être foncièrement mauvais et pour moi ce n'est pas ma recherche en tout cas ce n'est pas ma conception de la pratique...